Sophie Cherer, atelier d'écriture au centre pénitentiaire

Des personnes détenues, ont été accompagnées par la romancière Sophie Chérer et le vidéaste Aurélien Zann dans un travail d’écrire de textes originaux très personnels. Ils ont été réunis dans un livret imprimé et présentés pendant le festival.  Découvrez l'intégralité des textes ici http://www.lelivreametz.com/uploads/SITE-Livret Centre penitentiaire.pdf ainsi que la vidéo :



- PRÉFACE -

LE JOUR OÙ JE SAIS QUE ÇA NE VA PAS, J’ÉCRIS ET ÇA VA MIEUX.

« Ils savent écrire, en prison ? » m’a lancé, narquois, un marchand de vin chaud du marché de Noël à qui je révélais inconsidérément mon travail en cours : l’animation d’un atelier d’écriture à la Maison d’arrêt de Metz-Queuleu.

Oui, Monsieur. À votre santé.

Écrire en prison n’est d’ailleurs pas tant un savoir qu’un désir. C’est un élan, une envie, une évasion, un espoir, un enthousiasme, une surprise, une stupeur.
C’est, entre quatre murs et quatre cents coups, un puits sans fond de lumière intérieure qui peut jaillir à condition qu’on ferme les yeux - sur les défauts, sur les défaites, sur ce qui manque.
C’est quelqu’un pour qui écrire ce qu’on n’a jamais pu dire, c’est quelqu’un qui n’est pas là, qui est ailleurs où nous ne sommes pas.
C’est le passé qui ressurgit, s’infiltre dans le sang d’encre, le rend capable de couler et de prendre des couleurs.

Écrire en prison est un défi. Les mots se cherchent, les portes se claquent, les pages se perdent. De la cellule désinfectée de David en permission, un cahier bleu n’est pas revenu. Qu’à cela ne tienne : « La feuille de l’histoire, je l’ai perdue, mais le fil de l’histoire, je l’ai gardé » a-t-il lâché, souverain, à son retour parmi nous.

Guélord, Fathi et Richard n’ont fait que passer. Nathalie, David et Xavier se sont accrochés, acharnés, liés. Entre eux, entre nous tous, Séverine, Yasmina, Pauline, Aurélien et moi, la fréquentation prudente a fait place à une amitié pleine de sollicitude. Je ne m’attendais pas à rire autant avec eux, ni à me sentir aussi libre. Ce qui a régné dans notre salle de classe bien close, ce fut l’ouverture : des dictionnaires, des gueules et des esprits.

Les textes que vous allez lire sont nés d’un mot qui passait par une tête ; d’un jeu à plusieurs auquel nous nous sommes pris, comme au contraire d’un piège ; d’un hasard qui ne fait jamais rien au hasard ; d’une émotion enfouie depuis trop longtemps, autorisée à sourdre. Comment s’est façonnée leur forme ? Exemple : parce que Xavier ne respectait jamais la consigne d’inventer, avec les finales de notre jeu du Dernier mot, une phrase unique, et qu’au lieu de m’agacer, sa façon d’en aligner cinq ou six, courtes et choc, nous enchantait tous, il m’a donné l’idée de lui faire expérimenter la disposition de son pavé de texte en colonnes serrées. Le résultat a libéré, comme un diamant, sa voix de sa gangue. Il lui ressemble. 

Car en prison, Monsieur, non seulement on sait écrire, mais en plus on a du style. Pour définir notre patient travail de fourmis, nous avons inventé un mot : il nous fallait peaufignoler. Nous avons fait, refait, parfait, de petits morceaux de parole, pour qu’ils soient vrais, pour qu’ils soient justes, pour qu’ils soient beaux, et surtout fidèles à leurs auteurs.

Nous avons tous perdu des préjugés. En apprenant qu’un vidéaste allait filmer nos échanges, je m’étais d’abord braquée : un vidéaste ??? Mais ça va pas, la tête ?! Un atelier d’écriture, c’est intime, c’est pudique, c’est pas un déballage pour les caméras ! En vérité, j’avais peur. Et le vidéaste en question, ce fut Aurélien, auréolé de délicatesse, de respect, d’expérience et d’humour. Ce qui fait que, les deux séances où il n’était pas là, il nous a manqué. Je m’attendais aussi à ce que Nathalie, au moment de la mise en voix, murmure sa déclaration d’amour. Au contraire : « - Vous le clamez, Nathalie, votre texte. C’est voulu ? - Oui ! Je veux le clamer. »

J’ai toujours pensé que les mots gagnent à être mangés par la racine. Prenons celui qui nous a réunis : atelier. Le saviez-vous ? Il vient du vieux français astelier, qui signifiait planchette, et a donné attelle. Il désignait à l’origine le tas de bouts de bois qui attend dans son coin, en vrac, que l’artisan menuisier vienne y puiser pour faire un meuble, un bibelot, un outil ou un feu.

Nous avons été les un.e.s pour les autres, pendant six semaines, dix matinées, des attelles dans l’atelier. De ces allumettes, aussi discrètes, aussi fragiles qu’elles, qu’on attache aux pattes blessées des oiseaux pour les aider à tenir debout, le temps de recoller les morceaux. Quand les ailes sont prêtes à se redéployer, l’attelle tombe doucement. Ce qui reste, c’est l’essor.

Sophie Chérer


Une action soutenue par la DRAC Grand Est, la direction interrégionale des services pénitentiaires et l’Unité Pédagogique Régionale de Strasbourg Grand Est